Spizeo décide aujourd’hui de publier à nouveau son interview de Jean Baptiste Audras, spécialiste des dispositifs participatifs utilisés par les collectivités publiques. Il rédige actuellement un mémoire au sujet de l’appropriation du support blog par les collectivités territoriales. Si ce sujet vous intéresse, n’hésitez pas à jeter un coup d’œil à son site personnel www.jeanbaptisteaudras.com ou télécharger le pdf de notre interview.
Commençons par un petit mot sur vous. Qu’est ce qui vous a amené à l’idée de rédiger un mémoire sur l’utilisation du blog dans les collectivités territoriales ? Quelle continuité entre vos deux mémoires ?
Après un BTS informatique et gestion obtenu en 2005, je me suis orienté en licence professionnelle « webmaster éditorial » à l’université Stendhal - Grenoble. J’ai alors eu l’occasion de faire un stage au rectorat de Grenoble pour travailler sur l’accessibilité du site web de l’académie qui a donné suite à la rédaction d’un mémoire sur l’accessibilité des sites web administratifs. Cela m’a amené à m’interroger sur l’utilisation d’internet par les collectivités. Dans le même temps, j’ai mis en ligne mon premier blog qui était ce que j’appelle un « blog de stage » (toujours en ligne sur agoraccessible.free.fr), puis j’ai crée mon premier blog personnel, redpeppers.fr et je me suis alors beaucoup intéressé à l’utilisation de ce support. C’est donc tout naturellement que j’ai décidé d’orienter mon travail de recherche de master vers l’utilisation du support blog par les collectivités territoriales.
Aujourd’hui, en deuxième année de master, l’objet de mes recherches s’est élargi : il ne s’agit plus seulement d’étudier l’utilisation du blog par les collectivités territoriales, mais d’étudier la place de ce support dans l’espace public local. J’étudie donc autant les blogs d’élus ou de personnalités politiques que les blogs de collectivités ou les blogs dits « citoyens ».
Quelles sont les principales conclusions que vous avez retiré de votre premier travail de recherche ?
J’ai compris que mon approche était réductrice : il ne me faut pas uniquement me cantonner à observer le blog dans sa dimension « démocratie participative » mais tenter de définir le rôle qu’il pourrait éventuellement jouer dans la construction d’une relation en ligne entre élus, collectivités et habitants/citoyens. Cette relation dépasse le simple fait de la démocratie participative.
Démocratie participative et outils numériques
Après les forums, les collectivités se sont appropriées les blogs. Le réseau social sera t’il la prochaine étape ?
Les collectivités utilisent déjà des réseaux sociaux « In Real Life » puisque l’espace public est par nature constitué de réseaux. L’émergence des réseaux sociaux sur internet pousse donc tout naturellement les collectivités à s’intéresser à ce dispositif communicationnel. Par ailleurs, le succès de réseaux sociaux locaux utilisés par certaines collectivités montre bien que la tendance pousse les collectivités vers l’innovation (Peuplade est par exemple très utilisé par les habitants de Grenoble).
Quelles autres applications de ces outils vous semblent possibles au sein des collectivités ?
On peut déjà constater une maturation de l’utilisation que font les collectivités des nouveaux supports communicationnels et participatifs disponibles sur le web. Il devient de plus en plus fréquent de voir des blogs dédiés à certains thèmes s’ouvrir. Par exemple, on peut recenser un certain nombre de blogs de collectivités sur la thématique de l’ « Agenda 21 », comme à Fontaine, près de Grenoble. Le blog thématique est dans ce cas un support intéressant puisqu’il permet d’avoir, pour un coût moindre, un support temporaire proposant aux habitants de commenter les initiatives menées.
Petit à petit, les collectivités commencent à s’approprier ces nouveaux supports et à en faire une utilisation plus « fine », plus en adéquation avec les besoins locaux.
Par ailleurs, de nombreux autres services web dits « 2.0 » peuvent être relativement intéressants pour les collectivités et pour leurs habitants. Twitter, par exemple, est utilisé à Londres pour prévenir les usagers du « Tube », le métro londonien, des éventuels retards, le tout directement (et gratuitement) sur leur téléphone portable par SMS. Netvibes propose également un service susceptible d’intéresser les collectivités locales. Il s’agit d’un portail dynamique entièrement personnalisable qui permet, pour un coût nul, d’afficher des cartes Google Maps présentant les trajets de voirie ou le cadastre de la ville, de créer des liens vers les différents sites web de la collectivité mais également vers ceux des habitants, ainsi que de nombreuses autres fonctionnalités intéressantes. A ce sujet l’ « univers Netvibes » des villes de Fontaine ou de Saint Quentin sur Yvelines me paraissent être un exemple frappant des possibilités qu’offre cet outil.
Quelques exemples de collectivités en pointe ?
En France, ce sont les villes Issy-les-Moulineaux et de Parthenay qui se sont en premier distinguées par leur utilisation systématique des innovations techniques dès la fin des années 1990. On pourra toutefois leur reprocher de céder aux effets de mode sans au préalable s’interroger sur la pertinence de ces innovations. Le maire de Parthenay en fit d’ailleurs les frais puisque, malgré ses efforts dans ce domaine ainsi que dans celui de la mise en place de la démocratie participative, son mandat ne fut pas reconduit aux élections.
J’observe intensément l’agglomération Grenobloise car on y trouve tout ce qui à mon sens est susceptible de constituer un « espace public/politique local en ligne » : des blogs de collectivités, des blogs d’élus et de personnalités politiques, des blogs citoyens et même des quasi-blogs tenus par les médias locaux…
Lorsque l’on parle de démocratie participative sur le web, on est souvent amenés à se concentrer sur les décideurs (élus, prestataires) plutôt que sur les usagers. Diriez vous que la demande d’outils numériques pour la démocratie participative se fait par le haut, notamment les élites politiques, ou par le bas, c’est à dire par les citoyens ?
En dehors même du cadre de mes travaux de recherche, je rencontre comme tout un chacun fréquemment des citoyens et je les questionne fréquemment sur les initiatives que peuvent mener leurs collectivités. Ces initiatives sont généralement très appréciées, il reste à se poser la question des usages. Ces usages sont difficiles à évaluer précisément du fait de la complexité du terrain que constitue internet. Toutefois, si l’on se base sur les données les plus récentes de Mediamétrie, l’usage du web semble de plus en plus se poser en pratique sociale et devient de fait un support incontournable.
Concernant la demande d’outils numériques de participation citoyenne, je dirais qu’elle se fait par en bas et en haut tout à la fois : de plus en plus de collectivités désirent d’elles mêmes se doter d’outils participatifs, et quand l’initiative ne vient pas des collectivités, il n’est pas rare de voir se construire des initiatives citoyennes (création d’associations de citoyens, mise en ligne de blogs citoyens, …). Je pense que les collectivités ont tout à gagner d’aller de l’avant et de proposer des outils participatifs avant que les citoyens prennent eux-mêmes les choses en main.
Aspects politiques
La crainte par les élus d’une récupération du réseau social comme d’un outil de contestation par l’opposition politique locale vous semble-t-elle un frein important dans la diffusion de ce type d’outil?
Cette crainte des élus de favoriser l’émergence de structures d’opposition en ligne se comprend, mais n’est pas vraiment justifiée. Sur la totalité de forums ou de blogs crées par les collectivités et élus, très peu ont réellement connu des problèmes de ce type. Je pencherais d’ailleurs plus pour l’utilisation du support blog que pour celle du forum de discussion car le blog permet de cadrer les débats des commentaires dans les thèmes abordés par les articles publiés, et les commentateurs osent assez peu s’aventurer en dehors de ces thèmes, alors que sur le forum de discussion, il est beaucoup plus simple de sortir des sujets abordés. En tout cas, les participants se le permettent beaucoup plus facilement.
La démocratie participative online sous forme de blogs ou réseaux sociaux est-elle l’apanage de la gauche ?
En France, c’est historiquement la gauche qui a porté les prémisses de la démocratie participative (voir les programmes politiques du PS et du PC des élections municipales de 1977). Ces programmes proposaient une prise en compte de la participation des citoyens à la vie locale jusqu’alors inédite. Il serait toutefois très réducteur de penser que l’adoption des dispositifs participatifs serait uniquement le fait de la gauche, à fortiori au sujet des dispositifs en ligne. On citera à ce sujet André Santini, le maire d’Issy-les-Moulineaux (UDF puis majorité présidentielle - pôle centriste - depuis 2007), qui encourage énormément l’utilisation des TIC dans sa ville. Tous les communicants de collectivités territoriales que j’ai eu l’occasion de rencontrer me l’ont dit clairement : à ce sujet, c’est l’intérêt et l’engagement des personnes qui compte. Qu’importe la couleur politique, les décideurs (autant les élus que les responsables des services techniques et des services communication) doivent avoir une certaine « culture de la participation », être ouverts face à des techniques qui évoluent en permanence, ce qui n’est pas simple, convenons-en…
Orientation vers les citoyens, gratuité, accessibilité : des caractéristiques du réseau social qui sont aussi des éléments de définition d’un service public. Peut-on parler de “service public de la démocratie participative” ?
La démocratie participative, à travers les processus de concertation, de prise en compte de l’avis des citoyens, ou encore de participation des citoyens à la prise de décision, est de toute évidence un service public. A mon sens, c’est l’accessibilité des services en ligne qui doit être pensée par les décideurs avant toute chose, car un dispositif participatif en ligne ne sert à rien s’il est sous-utilisé, comme c’est encore trop souvent le cas. Les dispositifs doivent d’une part correspondre à une demande sociale, et doivent d’autre part faire l’objet d’une communication appropriée voire d’un accompagnement des personnes si besoin est.
Evolutions et perspectives
L’ancien Secrétaire d’Etat au développement de l’économie numérique, Eric Besson, avait présenté le 20 octobre dernier son “Plan numérique 2012″, dont l’un des objectifs était la diversification des usages et des services numériques. Alors qu’aujourd’hui les initiatives originales au niveau du web dans les collectivités locales sont surtout le fait d’acteurs isolés et audacieux, pensez-vous que la diffusion d’outils collaboratifs sur les sites internet des collectivités pourra un jour s’inscrire dans des politiques plus globales, ambitieuses et planifiées?
Les démarches globales sont effectivement celles qui sont le plus susceptibles de permettre le développement d’initiatives efficaces et de qualité. Il faut toutefois se méfier des effets d’annonce. On rappellera l’exemple du Référentiel Général d’Accessibilité des Administrations qui contient des prérogatives destinées à améliorer la prise en compte des bonnes pratiques de conception web par les collectivités et administrations. Ce référentiel garantirait des normes minimales d’accessibilité des supports et pourrait permettre à un maximum d’usagers de pouvoir accéder aux informations mises en ligne. Ce référentiel est un bon exemple d’effet d’annonce : le décret d’application censé rendre obligatoire sa prise en compte par les administrations est attendu depuis plus d’un an, et celui-ci ne semble pas vraiment être une des priorité du législateur. Sans décret, pas d’obligation d’application de la loi…
Pour finir, avez-vous quelque chose à dire aux responsables de collectivités locales qui hésitent à faire le pas du web collaboratif sur leur territoire ?
Comme je le disais précédemment, je pense que les responsables de collectivités territoriales ont tout intérêt à utiliser les outils disponibles, car si ces outils viennent à manquer, il y a de grandes chances que les habitants prennent eux-mêmes l’initiative de monter leurs propres outils participatifs. Les coûts de mise en place des outils de ce type et le niveau des compétences requises étant relativement peu élevés, les collectivités les plus réduites en population et en moyens humains et financiers peuvent à mon avis de plus en plus se permettre de faire le pas du web collaboratif et participatif.
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